La douleur d’un deuil

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La douleur d’un deuil

Le sens précis du mot deuil

L’origine du mot « deuil » vient de « dolus », qui signifie « douleur ». « être en deuil« , cela ne signifie pas « avoir perdu quelqu’un » mais plus précisément « être en souffrance, suite à la séparation de quelqu’un ou de quelque chose« .

Un deuil peut être vécu suite au décès, mais aussi à la séparation physique d’un être cher. Il peut être ressenti suite à un changement de lieu de vie, à la perte d’un travail, etc. C’est une douleur, suite à un détachement de celui à ce à quoi on s’était attaché. L’intensité de la douleur est proportionnellement liée à l’intensité de l’attachement.

Aussi, « Devoir faire son deuil « ne signifie pas de devoir oublier pour continuer, ni de devoir passer à autre chose, car lorsque l’on se trouve séparé de quelqu’un que l’on aime, on ne voudrait pas « devoir l’oublier ».

Des étapes à traverser

La douleur d’une séparation, surtout si elle fait suite au décès d’un être cher, passe par des étapes émotionnelles possibles, mais qui ne sont pas systématiques pour chacun, car on peut ne pas éprouver de souffrance suite à la perte d’un être cher et il n’est pas anormal de ne pas souffrir. Les étapes du deuil peuvent être :

L’acceptation de la perte

L’intensité de la douleur répond à notre manière de penser, à notre philosophie sur la vie. La douleur varie en fonction du degré d’acceptation de ce qui se présente dans la vie. Le degré d’acceptation dépendra donc du degré d’importance que nous éprouvons. Pour certains, le plus pénible à vivre était l’accompagnement d’une personne malade. Son décès est alors perçu comme étant une délivrance pour tous et la douleur sera moindre. Pour ceux qui pensent que la mort n’est qu’un passage vers une autre expérience (en particulier ceux qui ont vécu l’expérience de mort imminente), la mort et la perte d’un être cher peut même faire ressentir de la joie.

Le refus de la perte

Le plus souvent la douleur se manifeste par le refus d’accepter que la mort fasse partie de la vie, qu’elle change notre vie ou nos projets d’avenir. La douleur d’un deuil peut alors devenir incommensurable.

Sentiments et comportements durant le processus du deuil

La sidération : La personne se sent abattue, prostrée, accablée par la nouvelle que l’être cher n’est plus vivant. C’est l’effondrement soudain de ses repères, du chemin que l’on était en train de parcourir.

Le choc : Nous savons tous que la mort fait partie de la vie et pourtant on ne s’y attendait pas. Cela ne correspond pas à ce que l’on avait projeté. C’est un traumatisme qui peut générer une fracture psychique, qu’il faudra réhabiliter pour ne pas subir des symptômes post traumatiques trop longtemps.

Le déni : La personne n’arrive pas à y croire pour anesthésier la douleur. La réalité étant trop douloureuse, un mécanisme de protection se met en place qui consiste à nier ce qui est.

La stupeur : C’est un étonnement profond, un ahurissement qui peut durer même quelques années. Elle peut se manifester par ne plus pouvoir rien faire.

L’insensibilisation : C’est un état d’anesthésie volontaire, soit parce que la personne ne s’autorise pas à éprouver de la douleur (le besoin de paraître fort est trop important…) soit parce que les circonstances ne le permettent pas (prendre le rôle de soutenir des proches accablés et des démarches à mener). Parfois, un mal-être viendra perturber la personne quelques années plus tard, afin qu’elle se reconnecte à sa sensibilité, qu’elle écoute ce qu’elle n’avait pas écouté à ce moment là.

La révolte : Un besoin de comprendre, quitte à interpréter, qui pousse à rechercher l’erreur, la faille ou un coupable sur qui ou sur quoi l’on va exprimer toute sa colère (Dieu, les médecins, les circonstances, etc.). C’est une situation dans laquelle le rôle de victime est aisé à prendre. La victimisation est une erreur de positionnement, mieux vaut rester conscient et responsable de ce que l’on ressent.

La colère envers le défunt : Il n’est pas rare d’éprouver de la colère envers celui qui nous a laissés. On lui en veut d’être parti, de nous avoir abandonné et d’être à l’origine de notre souffrance et des problèmes que cela engendre. Mais éprouver de la colère envers un défunt ce n’est bien et mieux vaut le cacher pour ne pas se sentir jugé… Cette émotion refoulée, qui crée de la honte, génère un mal-être pour que cela soit un jour entendu.

La culpabilité : On peut se sentir coupable de n’avoir pas été capable d’agir autrement. La culpabilité, c’est une colère tournée envers soi-même en se reprochant de ne pas avoir été parfait. S’accorder que l’on a fait ce qu’on pouvait et comme on pouvait est une démarche correcte envers soi.

Le manque : C’est une sensation de vide en soi que crée le manque. Il peut être ressenti comme l’arrachement violent d’une part de soi. Plus l’attachement sera fortement ancré, plus la sensation d’arrachement sera vécue douloureusement. Pour combler ce manque, il faudra écouter le vide en Soi.

La tristesse : C’est généralement l’émotion de base. La tristesse est liée à la perte. Elle est souvent conservée comme gage de loyauté envers l’être qui a disparu. Il y  une sorte de croyance qui dit « Si je suis heureux.se, c’est que je l’ai oublié ». Prendre conscience que s’autoriser à être heureux n’empêche pas d’être fidèle à l’amour porté envers le défunt. Cela permet de se libérer des lourdes chaînes de la tristesse. On peut vivre en paix et joyeux sans oublier.

Le repli sur soi : Trop souvent démunis face à une personne en souffrance, les proches émettent parfois des propos blessants, cherchant à banaliser, à raisonner, à rassurer, conseiller… Ces propos, qui nient en bloc le degré de souffrance de celui qui la vit, provoquent le sentiment désagréable de ne pas se sentir compris. Il n’est donc pas étonnant que le manque d’écoute entraine le repli sur soi. Mais cette attitude de protection empêche de se sentir exister avec ce qui est ressenti. Comme le besoin d’écoute reste essentiel, des symptômes se manifestent dans le but de faire entendre ce qui n’a pas été compris ni entendu.

Le silence : Par peur de raviver la douleur, ou par gêne de parler de l’évènement, c’est le silence et le non-dit qui pèsent comme une chape de plomb dans l’atmosphère. Chacun vit une grande souffrance, mais sans qu’il soit possible d’en parler, de la partager par crainte des débordements que l’on ne sait gérer. en effet, nous n’avons pas appris à parler à des personnes en souffrance et cela fait craindre les débordements! Ces non-dits sont source de souffrance qui peuvent durer de nombreuses années et parfois conduire au démantèlement d’une famille. Permettre d’en parler et de se sentir compris est ce qu’il y a de plus sain pour se préserver et préserver l’unité familiale.

La dépression : Le sentiment de manque provoque une déstabilisation profonde, une désorientation liée à la tristesse, un manque d’intérêt pour tout, une lassitude du goût de vivre, la perte de l’appétit ou la perte du sommeil… Tout ce qui fait resurgir le souvenir du défunt provoque facilement des pleurs. Avoir le courage d’écouter les raisons profondes de cet état permet de le transformer.

Devoir préserver les apparences : La tristesse devient le masque qu’il nous faut porter pour répondre à l’image que se fait la société lorsque l’on perd un être cher. C’est un devoir d’apparence pour répondre à l’image que s’attend de voir autrui. Sans nier l’existence d’une réelle souffrance, il peut arriver que l’on ait envie de rire suite à une situation comique. Quand le mental bloque toute expression naturelle de joie pour obliger à maintenir un paraître, ce n’est pas un comportement normal. Ce qui est normal, c’est l’authentique affirmation de soi, peu importe ce que les autres en pensent.

La récupération : C’est une phase de reconstruction où les projets reprennent le dessus avec quelques rechutes temporaires comme par exemple lors d’une date anniversaire. L’écoute de ses ressentis permet de mieux traverser ces moments.

La paix intérieure : C’est l’état dans lequel on se sent en paix avec nos pensées, y compris lorsque l’on pense à cet être cher. C’est un état de sérénité, qui n’a aucun rapport avec l’oubli. La sentiment intime que l’on s’accorde à se se sentir heureux et en paix sans pour autant oublier cet être cher.

Il n’est pas nécessaire de passer par tous les sentiments cités ci-dessus pour parvenir à cette paix intérieure. L’apaisement provient avant tout de la qualité d’écoute de Soi et de ses ressentis.

Des nuisances involontaires

Envers Soi : La douleur est un symptôme et comme tous les symptômes, il nous indique, tel un panneau indicateur, un besoin d’écoute et d’attention envers Soi. Il s’agit d’écouter ce qui a tant besoin d’être exprimé, entendu et compris, sans jugement. Trop souvent l’erreur sera de vouloir anesthésier, refouler, contrôler ou nier ses propres ressentis.

De la part des autres : L’erreur provient essentiellement de vouloir modifier l’état de la personne en souffrance. « Vouloir aider », « vouloir rassurer », « vouloir faire oublier » « vouloir éviter », « vouloir comparer » ou « vouloir juger », vouloir agir pour le bien d’autrui en tentant de lui faire modifier son humeur est perçu (rarement consciemment) le plus souvent inconsciemment comme une violence.

Voici quelques exemples :

  • Vouloir rassurer : « Ne t’en fais pas… » ou « Dans quelques temps ça ira mieux… » ;
  • Vouloir aider : « Tu devrais sortir…» ou imposer sa présence et tout faire pour l’autre ;
  • Vouloir déculpabiliser « C’est pas de ta faute, tu ne pouvais pas prévoir… » ;
  • Vouloir donner son avis «  je pense qu’il aurait du… ».
  • Parler de son expérience « Ça m’est arrivé à moi aussi … » ou « un ami qui a aussi perdu… » ;
  • Juger la situation « C’est terrible ce qui t’arrive… » ;
  • Juger ce qui est exprimé « Mais non, dis pas ça…!  » ou « Tu n’es pas triste ? Comment est-ce possible ? »

Toutes ces paroles ne font que nier le ressenti de la personne. Elles ne sont pas centrées sur la possibilité de laisser l’autre s’exprimer sans être jugé. Celui qui vit la souffrance ne se sent pas compris et peut penser « ça ne sert à rien d’en parler, personne ne peut comprendre. » Il peut alors s’énerver sans que les autres comprennent pourquoi. Il peut aussi trouver les paroles des autres étouffantes, gênantes, choquantes… créant ainsi une douleur supplémentaire à celle déjà existante.

Quelle empathie ?

Selon la définition, l’empathie consiste à s’identifier à l’autre, se mettre à sa place et ressentir ce qu’il ressent. Certains pensent qu’il est nécessaire d’avoir vécu la même situation pour comprendre la souffrance d’autrui ou pour être compris par autrui. L’inconvénient, c’est que penser que la souffrance d’une situation doit être la même pour tous, cela ne permet pas à chacun de vivre la singularité de son deuil. Une personne qui aurait beaucoup souffert suite au décès d’un de ses parents ne pourrait alors pas comprendre et offrir une écoute appropriée à celui qui annoncerait ne pas se sentir aussi profondément affecté en vivant la même situation. Il vaut mieux n’avoir aucune représentation préalable afin de se permettre d’écouter tous les degrés de douleur chez l’autre.

Laissons à chacun la liberté de vivre à sa mesure sa propre souffrance et de pouvoir ainsi l’évoquer sans être jugé. Une aide précieuse à apporter est de bien vouloir entendre l’intensité de la douleur, depuis sa place et sans chercher à se mettre à la place de l’autre. Cela permet un profond respect pour tout ce qui est exprimé, sans jamais être poussé à vouloir comparer ni juger quoi que ce soit. Offrir cette qualité d’écoute permet à l’autre d’être authentique et d’exprimer aussi librement sa colère.

Le symptôme, spécialement pour rétablir l’équilibre

Vouloir s’éloigner de ce que l’on ressent ou vouloir éloigner l’autre de ce qu’il ressent est source de déséquilibres psychique et physique. Car tout ce qui n’est pas entendu, tout ce qui est évité, contrôlé, nié, enfouit ou rejeté s’exprime sous forme de symptômes. Les symptômes apparaissent pour indiquer qu’un ordre est à rétablir. Les pratiques mises en œuvre pour s’éloigner de ses ressentis sont totalement inefficaces. Elles  peuvent même s’avérer dangereuses pour la santé si les symptômes augmentent pour mieux se faire entendre.

Une subtile qualité d’écoute

Vouloir aider ne consiste alors pas à vouloir agir pour le bien de l’autre, mais à l’écouter de manière juste, afin de l’aider à se sentir pleinement lui-même par rapport à ce qu’il vit. Aider ne doit pas être une intention sur autrui, mais un résultat qui découle de la considération de ce qui est exprimé.

C’est une écoute délicate qu’il faudra apporter pour éviter les nuisances involontaires. La difficulté est de savoir accueillir ce qui nous est dit en portant son attention sur la personne plus que sur l’information, ce qui définit l’état communicant (lire l’article : « Distinguer l’état communicant de l’état relationnel« )

Si l’on nous dit :
« – Mon mari s’est suicidé. »

On pourra alors répondre, en portant notre attention aux émotions qui sont liées à ce deuil :

« Comment est-ce que tu le vis ? »

Il y a un ordre à respecter pour assurer une écoute dans la considération d’autrui. En premier lieu, l’attention devrait porter sur l’être et ce qu’il ressent. Après seulement, l’intérêt peut être porté sur l’événement (où ; pour quoi , comment ça s’est passé ?). L’individu (le sujet) n’est pas à confondre avec l’événement (l’objet). L’attention sur l’individu (le sujet) devrait prioriser l’intérêt sur l’événement (l’objet). Si l’intérêt (la curiosité personnelle) prime, alors le sujet se sentira invisible (non exister) par rapport à ce qu’il vit dans son intérieur. Le sujet ne devrait pas être l’objet de la curiosité de celui qui écoute !

C’est généralement la source de la douleur et du mal-être des individus. Ça l’est aussi lors du vécu d’un décès. La difficulté vient souvent d’un dialogue entre mal-entendus et malentendants : D’une coté celui qui écoute peut manquer de tact, n’écoutant pas avec considération la réelle expression des ressentis de l’être. En face, celui qui vit le deuil et qui n’a pas l’expérience d’être à l’écoute de ce qu’il ressent peut se trouver incapable de répondre clairement à une question portée sur l’être et ses ressentis.

Quand la communication est possible et réalisable, alors une sensation agréable d’apaisement s’instaure. Et lorsque ce n’est pas totalement apaisé, le symptôme persiste spécialement pour indiquer que tout n’a pas été entendu, qu’il reste quelque chose d’important à faire émerger à la conscience. C’est comme si des parts de soi restées dans l’ombre maintenaient un mal-être pour ne pas être oubliées. La douleur est la manifestation du besoin de faire émerger à la lumière la conscience de ce que nous éprouvons.

Vivre en paix sans oublier

Ne pas confondre « vivre en paix » et « avoir oublié ».   On peut très bien ne pas oublier un être cher et se sentir en paix, sans douleur de l’avoir perdu. Ce n’est pas l’oubli qui s’installe grâce à l’écoute, mais un profond sentiment d’apaisement, une quiétude intérieure suite à l’intégration des parts blessées de soi.

Catherine Sarrade
2011. Modification de cet article le 14 novembre 2019